01/10/2018

La Jonction: entre les deux ponts

jonction,ponts,rue,genève,quartier,café,billet,texte,littérature,poésieJ’habite entre deux ponts, dans un lieu qu’on appelle la Jonction. Ces deux ponts, qui font la jonction entre deux rives, enjambent deux cours d’eau. Ces cours d’eau, qui forment un embranchement, se croisent : c’est une jonction. J’habite en fait entre deux jonctions : celle de deux terres et celle de deux eaux. Les gens s’y rendent pour repartir aussitôt, laissant derrière eux une trainée de vie, une aura à peine perceptible. Les gens traversent, se faufilent, bousculent, percent les rangs, effleurent les bras, les jambes, serpentent pour n’effleurer aucun bras, aucune jambe. Ils ne s’arrêtent que pour repartir aussitôt. Il y a les courants d’air et il y a les courants d’âmes : entre les deux ponts, il y a des courants d’âmes. Elles se croisent et s’entrecroisent comme des filaments de chair dans une frénésie collective. Les visages pressés répondent aux regards impatients, les postures languissantes accompagnent les attentes lancinantes, les souffles coupés tranchent avec les corps guindés et les enfants courent le long des arrêts de tram. La rue entre les deux ponts, ce purgatoire urbain. Ça tire par spasmes haletants et secs sur sa clope, ça s’enfonce dans ses écouteurs, ça scrutent le trottoir d’en face où les écouteurs bouffent le visage de l’autre, où la clope tire sèchement sur les bronchioles de l’autre, où tous se retrouvent dans l’attente. L’autre jour, un jeune homme – d’ailleurs plus jeune qu’homme – entreprenait des excavations nasales au moyen de son index gauche. Derrière lui, la mine figée dans le vide, le teint blafard, ce père ne répondait pas à sa fille d’un demi-mètre qui tirait la manche de sa veste en lui demandant : « Mais papa, pourquoi je peux pas avoir ce chocolat ? Papa ! Papa ! ». Parfois, au petit matin, on entend la tenancière lever le rideau de fer de son café-boulangerie et discuter avec le premier badaud qui prend le risque de s’asseoir en face d’elle, souvent le même homme qui porte ce genre de bérets à carreaux qui donne un air désinvolte aux jeunes né entre 1930 et 1940. Sur la rue des deux ponts, il y a ces histoires d’un soir, cette claque partie trop vite, cette drague improbable entre un dealer et une contrôleuse de bus, ce monsieur endimanché même entre lundi et samedi, ces cris qui sonnent comme des rots creux et qui disent la satisfaction béate des beuveries humaines. Les parfums aussi : les sept épices aux relents de pots d’échappement, le café colombien fraîchement moulu et cette lessive originellement bon marché du fin fond de l’épicerie pakistanaise. On sent tout ça depuis les balcons. D’ailleurs, sur le balcon du deuxième étage, allée numéro 14, cette dame – qui a l’âge d’une dame qui reste sur les balcons toute la journée – reste sur son balcon toute la journée. Elle cale son tabouret, en vérifie l’équilibre comme un ingénieur inspecte une fusée avant son décollage, elle l’époussette machinalement, s’assied, croise les bras et regarde le spectacle inouï de ce qu’on appelle la vie active. Elle fait ça lentement, deux ou trois par jour, discrètement, on ne l’entende pas exister. Alors qu’en bas, ça existe trop. Ou plutôt ça ne se sent pas exister. Puis, au cœur de la nuit, c’est le vide. Des carrés de lumières impudiques pullulent sur les immeubles. Un mec en caleçon rouge pose sa panse sur le canapé, bière à la main. Deux femmes rient aussi fort qu’elles sont soûles. Un gamin escalade l’armoire de la cuisine pour accéder au garde-manger maintes fois interdit d’accès. Et la dame du balcon qui éteint la lumière.

Entre les deux ponts, il y a mille visages qui ne se reconnaissent pas et qui, pourtant, quotidiennement, se traversent, se faufilent, se bousculent, s’empêchent de passer, s’effleurent, se cognent, se collent, s’enlacent et s’embrassent. Entre les deux ponts, il y a pourtant une vie.

(Dessin de Céline de la Cruz, @the_wanderer88)