18/10/2018

La rue de Berne : le rouge et le noir

fresque,romain,iantorno,genève,berne,rue de berne,rue,quartier,snack,parfum de beyrouth,rouge,noir,texte,chroniqueIci, on y entre comme une balle est expédiée dans un flipper. Les immeubles qui se font face canalisent le flux des passants, compressent l’espace-temps et accélèrent les rythmes cardiaques. Cette rue, c’est ça : c’est un système cardiovasculaire sous cloche, aux veines pimpantes et aux artères vibrantes, le tout gorgé d’un rendez-vous pressant, d’un creux à l’estomac gargouillant, d’une marchandise sans marchand, d’un uniforme en civil. Du coin de la rue, on observe le ballet des clients qui sortent des échoppes, buste devant, bombé par l’air pressurisé du quartier. Il y a aussi ces airs que les badauds se donnent, en dehors de celui qu’ils pompent ; il y aussi Césaire qui souffle que l’on marche mieux la nuit, délié de tous feux, comme ceux qui régulent la circulation devant ce snack phénicien. Le feu devient vert, le vrombissement des mécaniques provoque automatiquement l’élèvement du niveau sonore des terrasses. « Je disais : ça va ?! », « Quoi ? », « Est-ce que ça va ? », « Ah oui ! Je suis en pleine forme ! Tout va très bien ! Enfin, ça va. Ça va comme ci, comme ça. C’est pas la forme en fait...j’me sens pas bien, je ne me sens pas… ». « Comment ?? ». Le bourdonnement décroit, l’oppression tonitruante se dissout et les mots ne viennent pas : « Non, rien… ça va très bien et toi ? », « Écoute, excellentes vacances avec la sœur de ma femme, on a vu un film muet et j’ai découvert que […] ». Toutes les tables sont prises, sauf une, qui ne l’est qu’à moitié. Je tire légèrement la chaise et fais signe de vouloir m’asseoir. L’autre moitié de la table déplie la main comme si elle dévoilait un bijou et acquiesce avec l’avant du menton, sans me regarder, considérant le monsieur dodu d’en face qui décharge avec peine sa cargaison et sa personne. À l’intérieur, une lumière d’une blancheur d’hôpital qui ramène si violemment à la réalité qu’elle correspondrait, même pour vous, à une cure de désintox concentrée en une demi-seconde. À l’extérieur, ma demi-table a la voix sablée et la grâce de ces personnes qui portent leur âge comme on arbore une parure dorée. Sur l’autre table, cet enfant qui se tâche joyeusement, qui le relate à un autre enfant qui rit à gorge déployée qui révèle impudiquement une dentition ravagée mais heureuse. C’est que les enfants en confiance font de l’humour ; les adultes en méfiance font des enfants. À gauche, un regard absorbé par un autre, deux mains qui s’effleurent et tournoient l’une dans l’autre, l’une sur l’autre, en dessinant des arabesques dans l’air saturé ; des gestes dits du bout des lèvres dans l’apesanteur enivrante d’une confession. De la confession. Et le monsieur dodu qui, échouant dans sa mission de se porter, maugrée et se lance dans le rabaissement de sa propre estime. D’ici, le ballet continue. Avant le croisement avec la rue de Monthoux, le rappel aux réalités des foules, les aguicheuses luxueuses sur des chaises de jardin, le maillage des piétons qui passent d’un trottoir à l’autre et s’entremêlent et s’entrelacent. Puis plus rien. Une église dans la pénombre, l’interpellation samaritaine de quelques ombres (« hey, t’as besoin de quelque chose ? »), puis rien. Ou seulement une distorsion. Le rire époumoné d’une ivrogne, le claquement des talons aiguilles qui tissent le sol, un lampadaire qui expulse une lumière jaunâtre. Mais rien. Le feu devient rouge, je me lève et constate du coin de l’œil que j’ai provoqué un mouvement de tête de la moitié de table. Elle s’empresse de me prendre la main, la retourne pianissimo, la reluque et me dit avec une légèreté déconcertante : « Pour toi, ce sera gratuit. Tu viens ? ». J’ai déchanté, mais enchanté, je lui souris et je pars.

(Dessin de Céline de la Cruz, @the_wanderer88)

01/10/2018

La Jonction: entre les deux ponts

jonction,ponts,rue,genève,quartier,café,billet,texte,littérature,poésieJ’habite entre deux ponts, dans un lieu qu’on appelle la Jonction. Ces deux ponts, qui font la jonction entre deux rives, enjambent deux cours d’eau. Ces cours d’eau, qui forment un embranchement, se croisent : c’est une jonction. J’habite en fait entre deux jonctions : celle de deux terres et celle de deux eaux. Les gens s’y rendent pour repartir aussitôt, laissant derrière eux une trainée de vie, une aura à peine perceptible. Les gens traversent, se faufilent, bousculent, percent les rangs, effleurent les bras, les jambes, serpentent pour n’effleurer aucun bras, aucune jambe. Ils ne s’arrêtent que pour repartir aussitôt. Il y a les courants d’air et il y a les courants d’âmes : entre les deux ponts, il y a des courants d’âmes. Elles se croisent et s’entrecroisent comme des filaments de chair dans une frénésie collective. Les visages pressés répondent aux regards impatients, les postures languissantes accompagnent les attentes lancinantes, les souffles coupés tranchent avec les corps guindés et les enfants courent le long des arrêts de tram. La rue entre les deux ponts, ce purgatoire urbain. Ça tire par spasmes haletants et secs sur sa clope, ça s’enfonce dans ses écouteurs, ça scrutent le trottoir d’en face où les écouteurs bouffent le visage de l’autre, où la clope tire sèchement sur les bronchioles de l’autre, où tous se retrouvent dans l’attente. L’autre jour, un jeune homme – d’ailleurs plus jeune qu’homme – entreprenait des excavations nasales au moyen de son index gauche. Derrière lui, la mine figée dans le vide, le teint blafard, ce père ne répondait pas à sa fille d’un demi-mètre qui tirait la manche de sa veste en lui demandant : « Mais papa, pourquoi je peux pas avoir ce chocolat ? Papa ! Papa ! ». Parfois, au petit matin, on entend la tenancière lever le rideau de fer de son café-boulangerie et discuter avec le premier badaud qui prend le risque de s’asseoir en face d’elle, souvent le même homme qui porte ce genre de bérets à carreaux qui donne un air désinvolte aux jeunes né entre 1930 et 1940. Sur la rue des deux ponts, il y a ces histoires d’un soir, cette claque partie trop vite, cette drague improbable entre un dealer et une contrôleuse de bus, ce monsieur endimanché même entre lundi et samedi, ces cris qui sonnent comme des rots creux et qui disent la satisfaction béate des beuveries humaines. Les parfums aussi : les sept épices aux relents de pots d’échappement, le café colombien fraîchement moulu et cette lessive originellement bon marché du fin fond de l’épicerie pakistanaise. On sent tout ça depuis les balcons. D’ailleurs, sur le balcon du deuxième étage, allée numéro 14, cette dame – qui a l’âge d’une dame qui reste sur les balcons toute la journée – reste sur son balcon toute la journée. Elle cale son tabouret, en vérifie l’équilibre comme un ingénieur inspecte une fusée avant son décollage, elle l’époussette machinalement, s’assied, croise les bras et regarde le spectacle inouï de ce qu’on appelle la vie active. Elle fait ça lentement, deux ou trois par jour, discrètement, on ne l’entende pas exister. Alors qu’en bas, ça existe trop. Ou plutôt ça ne se sent pas exister. Puis, au cœur de la nuit, c’est le vide. Des carrés de lumières impudiques pullulent sur les immeubles. Un mec en caleçon rouge pose sa panse sur le canapé, bière à la main. Deux femmes rient aussi fort qu’elles sont soûles. Un gamin escalade l’armoire de la cuisine pour accéder au garde-manger maintes fois interdit d’accès. Et la dame du balcon qui éteint la lumière.

Entre les deux ponts, il y a mille visages qui ne se reconnaissent pas et qui, pourtant, quotidiennement, se traversent, se faufilent, se bousculent, s’empêchent de passer, s’effleurent, se cognent, se collent, s’enlacent et s’embrassent. Entre les deux ponts, il y a pourtant une vie.

(Dessin de Céline de la Cruz, @the_wanderer88)

17/02/2017

L'éducation, la culture et les médias: trois piliers de notre démocratie

L'éducation a ceci d'avantageux financièrement sur la culture qu'elle est totalement prise en charge par la collectivité publique. Institutionnalisé depuis le XIXème siècle, l'accès à l'école est gratuit donc démocratisé, et les esprits de l'ensemble de la population sont élevés. La culture, qui poursuit les mêmes fins que l'éducation dans une démocratie, à savoir une capacité de raisonnement critique et d'ouverture d'esprit, est soutenue partiellement par la collectivité publique. Pourtant, la culture, elle, n'est pas gratuite. Pour les mêmes fins, les moyens divergent.

Pourquoi ne pas imaginer alors une politique d'incitation où chaque franc investi (ou dépensé, selon le point de vue que l'on adopte) dans les services culturels serait déduit des impôts? Cette déduction enverrait un signal fort: l'éducation ne s'arrête pas à l'obtention d'un diplôme remis par une quelconque filière, elle trouve sa prolongation dans la culture et ce, quelles qu'en soit sa nature; la démocratisation des savoirs est scolaire et culturelle.

Une telle incitation fiscale - dans un modèle où l'État serait actionnaire - aurait probablement pu infléchir, si ce n'est éviter, l'hécatombe de la presse romande et permettre le renforcement de la pluralité des opinions si chère à notre système démocratique.

18:31 Publié dans Éducation, Genève | Tags : incitation fiscale, impôts, culture, éducation, genève | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer | |  Facebook | | | | Pin it!